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Le Père Noël et les Edelweiss

Vous connaissez le Père Noël sur son traîneau tiré par des rennes mais quand il va en Mongolie il voyage dans une carriole de fortune tirée par deux yaks et il dort dans des yourtes. Il mange du koushour, des beignets à la viande traditionnels, et il boit du thé au lait salé et de temps en temps un verre de lait de jument.

Il a beaucoup beaucoup de chemin à faire car la Mongolie n’a presque pas de routes, que des pistes, le pays est immense et très peu peuplé. Le père Noël est aujourd’hui dans le Terelj, au nord-est de la capitale Oulan Baator. Ici ce n’est pas de la steppe comme dans la plus grande partie du pays mais des collines douces où pointe de temps en temps un rocher solitaire. Le vaste paysage est couvert d’une mince couche de neige, il fait -17°C.

Le père Noël a visité un grand village et tous les yourtes dispersées alentours qui se trouvent assez éloignés les unes des autres. Ses deux yaks trottent tranquillement dans la neige et le père Noël se sent tout d’un coup submergé par une immense fatigue. Il n’y a pas de yourte en vue loin à la ronde.

– Ts ts ts ts ts ts ! Ses deux yaks s’arrêtent et il se laisse tomber dans la neige. Ses yeux se ferment tout seul.

– Sainou…. Sainou …. Il entend quelqu’un lui dire bonjour.

– Sainou …. Il ouvre un œil. Qui parle par là ? Il n’y a personne.

– Sainou père Noël … la petite voix est tout près de son oreille gauche. Il tourne la tête. La neige a disparu et la terre s’est couverte d’herbe saupoudrée par des centaines d’étoiles blanches presque argentées, au milieu cinq capitules jaunes entourés de points gris. Le père Noël cligne des yeux mais l’image ne change pas.

– Hahahaha… les petites têtes étoilées se balancent en rigolant. Nous t’avons bien eu, hein, petit père Noël ? Tu ne nous attendais pas, n’est-ce-pas ? Il ne faut pas t’endormir ici, il fait trop froid. Même que tu as un gros manteau, tu vas geler. Et tous les enfants mongoles qui attendent encore ta visite vont être très déçus si tu ne te montrais pas dans leurs yourtes.

– Sainou, sainou, mes petites … balbutie le père Noël. Mais c’est vous qui allez avoir froid, mes jolies petites étoiles. Ce n’est pas la saison pour vous. Je vous reconnais. Vous êtes des Edelweiss.

– Bien sûr, nous sommes des Edelweiss et il est vrai que le temps de Noël n’est pas notre saison. Nous faisons juste une exception pour toi. Un petit miracle pour t’avertir ….

– Et d’ailleurs, proteste le père Noël, vous n’êtes pas seulement hors saison mais aussi hors pays. Que faites-vous en Mongolie ? Votre pays est la Suisse…

– Bah, la Suisse, les Alpes ! La plus grande des Edelweiss fait la moue. On plaint nos pauvres cousins qui vivent là-bas! Ils sont tellement peu. Ils se cachent dans la caillasse, entre les galets et les pierres de la montagne et ils ont peur de se faire cueillir par des promeneurs. Non, ici on est bien mieux, plus à l’aise, ici on respire. Nous avons de l’espace et nous formons un peuple généreux. Regarde autour de toi ! Nous sommes des milliers.

– Oui, regarde! Susurre une étoile minuscule pendant qu’elle s’étire pour se faire plus grande. Rien que notre famille à nous, nous sommes dix sur une tige. Moi je suis la plus jeune, je m’appelle Nyamtsetsek et ma soeur ici est Enkhtuya. Puis il y a Baasanjav, Buyanjargal, Irtschik et Bolormaa…..

– Ah, mes chéries ! Vous êtes toutes très belles et très gentilles. Le père Noël bâille. Mais je suis tellement fatigué, laissez-moi dormir un petit moment. Après on pourra parler.

– Non, non, non, font-elles en chœur. Il fait trop froid. Tu vas geler en peu de temps. Lève-toi, petit père Noël.

– Si tu avances encore une heure dans cette direction, précise Irtschik en pointant un pétale vers l’est, tu trouveras la yourte de Mama Gengis. Tout le monde connaît Mama Gengis. Elle te préparera un fabuleux thé salé et des biscuits secs au yoghourt.

– Mais avant de partir, rétorque la plus jeune, tu nous fais un petit cadeau?

– S’il te plaît, lui chuchote la plus grande.

– S’il te plaît, imite Nyamtsetsek.

– Juste quelques bonbons, ajoute la mère, cela fera l’affaire. Elles sont modestes, mes filles. Merci beaucoup.

– Voilà, voilà, mes amies, j’allais oublier mon travail, soupire le père Noël en s’asseyant péniblement, puis il fouille dans son grand sac. Tenez, j’ai du chocolat Suisse qui vient de chez vos cousins lointains. C’est pour vous. Merci, vous m’avez probablement sauvé la vie. Je ne vous oublierai jamais et je reviendrai l’année prochaine. Au-revoir mes petites et ne prenez pas froid. Joyeux Noël, joyeux Noël!

Il remonte dans sa carriole et fait “hohoho”. Les yaks se remettent en route. Le père Noël fait un signe de la main aux Edelweiss qui se balancent avec joie en guise de remerciements avant de disparaître sous la neige.

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Mademoiselle β, simplement unique

Depuis plus de 700 ans j’ai traversé l’histoire, la littérature, la poésie, les journaux les manifestes, lettres et autres romans à l’eau de rose. J’ai connu des rois et des empereurs. J’ai côtoyé des poètes, Goethe, Schiller, Eichendorff (tous des « von » tous des aristos), Heine, Mann et Brecht. Les philosophes Kant et Nietzsche étaient des amis très proches. Dans les contemporains j’aime Patrick Süskind. Un grand amateur de la France. Ah, Le Parfum ! Quel régal ! Quelle maîtrise de la langue. Même la traduction française est excellente, bien que je n’y figure pas. Sans en avoir la preuve, je suspecte Süskind qu’il me portait dans son patronyme avant de me remplacer par un s. Compréhensible, pour se faire traduire et exporter c’est plus aisé. Magnanime, je ne lui en veux pas. Je suis toujours restée humble et discrète, ne revendiquant même pas la majuscule. Je ne suis pas bicamérale comme les autres membres de l’alphabète latin, pour la simple raison que je ne me précipite jamais au début d’un mot. Nommez-moi une autre lettre si modeste.

Oh pardon, mon enthousiasme m’emporte et j’ai omis de me présenter: mademoiselle β, allemande. J’espère vivement que votre clavier me reconnaît.

Au cours d’une modernisation de l’orthographe, dans le souci légitime de faciliter la tâche aux gamins d’aujourd’hui qui ont mille autres choses en tête, on a essayé de me mettre à la poubelle. Supprimer ! Eliminer ! – Raté! Je suis toujours là, toujours aussi jeune et élancée. J’en suis fière car je suis véritablement une particularité de la langue allemande. Pas en Suisse, j’en conviens. Les Suisses m’ont expulsée au début du 20ème siècle. Leur drôle de langue (une maladie de la gorge, si vous me passez l’expression) n’a pas de place pour moi.

Et vous ne me connaissez pas non plus ? Comment ça ? Ah, oui vous lisez la langue de Voltaire. Non, je ne suis pas un B majuscule, ni un beta minuscule. Je suis β et je me trouve jolie, sexy avec mes courbes et harmonieuse comme la clef de sol. Vous pensez que j’exagère un peu? Savez-vous qu’on m’appelle es-zett, s pointu, s double, z arrondi ou même sac à dos? Tout un pedigree ! Un b est un banal b, un f un fichu f ! Moi, selon la région de l’Allemagne ou de l’Autriche (car les Autrichiens plus cultivés que leurs voisins alpins travaillent avec moi) j’ai au moins cinq noms. Mais rassurez-vous, je ne suis pas arrogante, ni orgueilleuse. Simplement unique!

Née au 13ème siècle, j’ai enrichi la langue allemande. A l’époque quand le génial Johannes Gutenberg a inventé les caractères mobiles pour l’imprimerie typographique. Je suis le fruit de la liaison s et z selon certains, de la liaison f et s selon d’autres ou encore f et z. Je ne m’en souviens plus et les coryphées de l’orthographe n’arrivent pas à s’accorder.

Alors chut ! Gardons le mystère. J’adore le mystère !

ßur ßela, je vous salue (et me plaße exceptionnellement au premier rang)

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Le gecko qui aime danser

Au Cambodge, comme dans beaucoup de pays du Sud-Est asiatique, le gecko maison est un ami bienvenu dans la plupart des maisons car il y est très utile. Il se nourrit d’insectes, de mouches et de moustiques. D’une vitesse époustouflant il court de préférence sur les murs et au plafond, d’où il vous regarde timidement. Ce petit lézard sait dire son nom car son petit cri sonne « gecko, gecko ». S’il le pousse sept fois de suite, il est considéré comme porte-bonheur. Personne n’aurait jamais l’idée de le chasser de la maison.

Nous avons vécu huit mois à Phnom Penh et une belle douzaine de geckos animaient en permanence notre terrasse. J’ai alors inventé pour mes petits enfants l’aventure d’un gecko qui s’était entiché d’une danseuse :

Plusieurs geckos vivent dans la maison de la jeune danseuse Sarapa au bord du Mékong à Phnom Penh. Parmi eux il y en a un qui adore la regarder lorsqu’elle s’entraîne à la danse Apsara, art traditionnel khmer. « Comme elle est jolie, se dit-il, et elle danse si bien. J’aimerais beaucoup lui ressembler. Il est vrai que je suis aussi gracieux qu’elle (il n’est pas gonflé !) mais il me faudrait un beau costume pour pouvoir danser. Je suis tout gris, c’est triste. » Sans se lasser il regarde Sarapa exécuter ses mouvements amples et lents tout en harmonie et douceur. Comme elle sait bouger ses mains et ses pieds avec finesse ! Le gecko fait quelques pas de danse au plafond. La jeune fille le voit et lui sourit. « Tu fais de la gymnastique, mon petit ami ? » lui demande-t-elle. « Mais non, mais non, dit le petit gecko, je m’exerce. Je veux savoir danser comme toi ». Il tourne sur lui-même, lève une patte et recourbe un doigt vers l’arrière comme Sarapa sait si bien le faire. La jeune fille rit. « C’est pas mal, mon ami. Mais tu vas un peu trop vite. Regarde ! » Pieds nus, elle se déplace lentement, tourne doucement la tête, baisse son regard doux et rejoint les paumes des mains devant sa poitrine.

Le gecko l’observe de ses grands yeux. « Pas sorcier ! Faut que j’y arrive, se dit-il. Allez un petit effort ». Il essaye de rejoindre ses deux pattes de devant…. Et plouf, il tombe du plafond. Tout droit devant les pieds de Sarapa. « Oh, mon pauvre chéri, tu ne t’es pas fait mal ? »

« Oh, ça va, ça va, gémit le gecko, c’est normal que je n’arrive pas. Je m’exerce pourtant déjà depuis quelques jours mais comment veux-tu que je réussisse sans un beau costume comme le tien. Des couleurs chatoyantes et de l’or. Voilà le secret de ton art. »

Sarapa fronce les sourcils et réfléchit. Puis son regard s’illumine et elle lui sourit. « Attends-moi un petit instant mais reste bien là, ne t’en vas pas au plafond. »

Elle disparaît et revient deux minutes pus tard avec un pinceaux et une palette de couleurs : du rouge, du bleu, du vert et du blanc.

« N’aie pas peur, dit-elle au gecko, viens vers moi, je vais te faire un costume d’Apsara et tu seras le plus beau gecko de toute le ville, de tout le Cambodge. » Sarapa s’assied par terre et lui tend la main. Le gecko la regarde, il hésite un peu mais Sarapa a l’air si gentille et il la connaît depuis longtemps. Alors doucement il s’approche. Elle le prend dans sa main et le pose sur ses genoux. « Reste bien tranquille, je te fais un costume sur mesure. »

Elle prend son pinceau et commence à lui dessiner des traits, des ronds, des arabesques et des pointillés sur son petit corps gris. Ça chatouille un peu mais le gecko a tellement envie d’être beau qu’il évite surtout de bouger.

Ensuite elle lui maquille les yeux avec du khôl noir et une petite fleur de lotus derrière l’oreille. « Voilà qui est bien pour un début ! » dit Sarapa et le regarde avec tendresse. « On laissera la coiffe dorée et les bijoux pour plus tard. » Elle lui tend un petit miroir « Tu es magnifique. A partir d’aujourd’hui tu es mon petit frère et je vais t’appeler Pasara. Regarde toi ! »

« C’est vrai, je suis le plus beau gecko du monde ! Et je saurai danser comme toi ! » s’exclame le gecko en se trémoussant devant le miroir. « Merci, merci mille fois, belle Sarapa. Je suis ton frère Pasara. Oui. Ah, quel bonheur ! Mets la musique ! Gecko, gecko, gecko, gecko, gecko, gecko, gecko !

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La distance est un concept variable, la proximité est une histoire de coeur.

En 1990, après la fin de ses études il est parti pour une année. Voyage autour du monde. Je lui ai mis une lettre dans son sac à dos, à ouvrir lors de son arrivée à la première destination : Bangkok.

Mon cher fils,

Vingt-trois ans. Tu as brillement terminé tes études et tu veux explorer le monde. Je t’approuve pleinement. T’imprégner d’autres cultures, coutumes, langues, paysages. Découvrir des pays lointains, leurs hommes et leurs femmes, leurs modes de vie, philosophies, pensées peut-être. Cela t’ouvrira l’horizon et l’esprit. Une aventure qui posera une base mondiale pour avancer dans ta vie.

Ce n’est pas la première fois que tu quittes la maison mais jamais pour aussi longtemps et je sais qu’à ton retour beaucoup de choses auront changé. Alors je réalise que tu me manques déjà. Ton humour aiguisé, nos rigolades à table. Ta manière de taquiner ta soeur. Ta capacité d’expliquer les maths et la technique de manière accessible pour le lambda. Tes idées farfelues. Ton inventivité photographique. Ton amour pour le bricolage. Et le bordel de ta chambre. Le mot désordre est bien trop faible. Je me demande toujours comment tu retrouves tes choses. Un jour, tu avais huit ans, j’ai jeté tous tes Lego par la fenêtre, tellement j’en avais marre de ne pas pouvoir passer l’aspirateur dans ta chambre. Tu t’en souviens ? Rentré de l’école tu n’a marqué qu’une minute d’hésitation. Je pensais que tu prenais ton seau pour ramasser les pièces une à une dans la pelouse. Non, tu les as simplement rejetées par la fenêtre dans ta chambre. Déjà à l’époque tu ne manquais pas de suite dans les idées.

Aujourd’hui je regarde ta chambre bien rangée qui ne ressemble plus à la tienne. Serait-ce possible que je regrette de ne plus voir tous les jours ton capharnaüm?

Bien sûr tu vas revenir mais les choses ne seront plus les mêmes. Tu auras mûri, fini la jeunesse, tu seras adulte. Tu l’es déjà mais tu comprends ce que je veux dire. Tu ne voudras plus habiter chez tes parents mais louer un appartement. Et c’est très bien ainsi. J’ai fait la même chose à ton âge. That’s life.

Alors c’est le moment de dire adieu à mon garçon, avec un oeil qui rit et l’autre qui pleure. Saches que je t’aime, que je t’aimerai toujours quoi qu’il arrive. La distance et les années n’y changeront rien. Saches que je suis toujours là pour toi. Maintenant profite de cette année hors du temps. Qu’elle soit fabuleuse et riche. Fais le plein de toutes les belles choses que tu rencontres sur ton chemin mais ne détourne pas non plus la tête en présence de la misère. Apprends à reconnaître et à apprécier les différences sans jamais juger.

Bon voyage. Je t’aime très fort    –   Ta maman

L’année a passé, d’autres ont suivi et mon fils vit depuis vingt-deux ans en Californie. Il aime ce pays. La distance n’a rien changé à notre proximité. Quand on se retrouve, c’est comme si l’on s’était vus il y a une semaine.

– Salut Eric, tiens tu as fait couper tes cheveux.

– Salut maman et toi tu n’es même pas encore coiffée.

– Pas étonnant, je viens de me réveiller, je suis même encore en chemise de nuit.

– Ben oui, et moi je vais bientôt me coucher.

(Il est huit heures du matin chez moi et onze heures du soir à San Francisco)

C’est dans ce genre que commencent souvent nos rencontres sur Skype.

Quand Eric a fait son année de voyage vers la fin du siècle dernier, chaque lettre, chaque carte postale était un événement. Selon les possibilités et pour des cas urgents il y avait aussi le téléfax.

Aujourd’hui, les moyens techniques de communication sont multiples et font fondre la distance comme la glace au soleil. Ils nous rapprochent comme on veut et quand on veut.  Evidemment que la Californie est loin, un océan et tout le continent américain nous séparent. Treize heures de vol, si tout va bien. Cela peut presque doubler s’il y a un bug. Mais je me suis déjà posé la question, si mon fils habitait le sud de la France, la Belgique ou l’Angleterre, se verrait-on forcément plus souvent ?

La distance est un concept variable, la proximité est une histoire de cœur.

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Vingt ans

(Un conte détourné)

Depuis plus d’une heure les deux hommes ont crapahuté dans la forêt dense, sombre et sauvage. Ils travaillent dans la région lausannoise depuis presque six ans et la connaissent comme leur poche. Comment se fait-il qu’ils n’aient jamais eu connaissance de cette forêt mystérieuse, abandonnée et indomptée au Mont?  Elle n’était simplement pas là jusqu’à ce jour. Comme par enchantement ou plutôt comme par sorcellerie, elle prend son début tout près de la propriété de ces hurluberlus qui peuplent leur jardin d’elfes et autres êtres extraterrestres.

Le brouillard ne facilite pas les choses et il fait un froid de chien. Doudounes et gros gants ne sont pas de trop. Pas un sentier nulle part. Sous de multiples jurons les deux hommes ont dû se frayer un chemin à l’aide de leurs couteaux suisses. Ils en ont marre et plusieurs fois déjà ils auraient voulu faire demi-tour mais le devoir est le devoir et un ordre est un ordre. Ils ont soif, ils ont faim. Même pas un petit bonbon dans la poche et encore moins un sandwich au salami. Exténués et dégoutées, ils aperçoivent tout d’un coup quelque chose qui fait tache. En avançant avec circonspection, ils voient apparaître une ruine au milieu de ce monde hostile. Des vestiges de tours, de murs et d’enceintes dévastés et ravagés disparaissent en bonne partie sous l’épaisse couche de lichen et de lierre.

Ils reprennent espoir et se lancent d’un pas décidé, enjambant des ronces, des gros cailloux, des tas de briques tombées et des poutres de bois pourries. L’odeur de moisissure et d’humidité chatouille leurs nez.

Après des escalades dans ce ramassis, c’est alors qu’ils arrivent, le souffle court, devant une grande porte en bois fermant apparemment la seule pièce dont les murs semblent encore en relativement bon état.

Tout en sortant leur SIG Sauer ils poussent prudemment la porte qui n’est pas fermée à clef. Ils se trouvent dans une immense salle abondamment décorée de dorures ébréchées, de mobilier d’époque poussiéreux, de bibelots, de candélabres renversés et de gobelins déchirés qui témoignent d’un passé plus glorieux. Les araignées, les souris et les chauvesouris s’y sont installées et pas depuis hier. Un gros rat prend la fuite devant les intrus.

Au milieu de ce scénario hallucinant et fantasmagorique étendue sur un grand lit à baldaquin dort une jeune femme belle à couper le souffle. Des cheveux bouclés blonds encadrent sa tête gracieuse, telle une auréole. Une longue robe en mousseline bleu-rois parsemée de pierres précieuses et de roses enveloppe un corps qu’on devine mince et élancé. Malgré le froid elle n’est pas couverte.

Pendant quelques secondes les deux hommes restent bouche bée, puis ils reprennent leur sang froid et scrutent la scène, toujours à l’affût d’un danger, toujours l’arme à la main. Ils avancent à pas de loup. Rien ne bouge.

Le plus grand des deux, un costaud noiraud, tire lentement une photo de sa poche. Il la regarde. Il la montre à son acolyte qui opine du chef, puis il pose son regard sur la femme.

– Pas de doute : c’est elle ! Ha ! Ce sera la prise du siècle ! Saperlipopette, ce qu’on sera fiers. Ils vont tous tirer leur chapeau.

Il s’approche du lit sans faire de bruit. Il touche l’épaule frêle et dénudée de la jeune femme. Pas de réaction. Il la secoue. Rien. Il la secoue plus fort. Elle ouvre un œil, puis deux et s’étire doucement. Un soupir profond s’échappe de sa gorge.

– Debout ! » lui ordonne l’homme.

La femme le regarde médusée, incrédule, surprise, les yeux bleus remplis de sommeil mélangé à de l’angoisse et un brin de peur.

– Qui êtes-vous, Monsieur?

– C’est moi qui pose les questions ! Comment tu t’appelles ?

Elle semble réfléchir, n’est pas encore tout à fait  présente.

– Je suis la princesse Sarah Victoria Belle Auboisdormant.

– Aha!  Il ricane. – Bien sûr, fallait s’y attendre. Et moi je suis Dagobert de Lapolice, le prince charmant.

– Non, Monsieur, vous ne pouvez être mon prince charmant. Vous n’en avez ni l’allure, ni les manières, ni l’habit. » Elle semble plus éveillée maintenant. « Et permettez-moi de vous préciser que le moment de me réveiller est très mal choisi. Vous allez vous attirer la colère de monsieur Charles Perrault. Je dois impérativement dormir quelques années de plus, quinze ou vingt peut-être, je ne sais pas exactement.

– Taratatata. Arrête ton baratin, ma belle. Tu vas me faire pleurer. Debout, j’ai dit et tout de suite. Tu viens avec nous. Sans faire d’histoires et de chichi. Et tout d’abord dis-nous où tu as caché le pognon ?

– Le pochon ? Quel pochon ?

– Le pognon, le fric, le blé, le flouze, les trente mille Euros que tu as volés à la banque, à la Banque Raiffeisen plus précisément! Mais à qui je le dit, tu le sais parfaitement bien.

La jeune femme s’assied péniblement. Ces pieds chaussés de pantoufles dorés frôlent le sol poussiéreux. Et un petit nuage se lève. D’un geste las elle pousse ses cheveux en arrière. Elle bâille. Elle a la peau très pale, presque transparente. Une beauté venue d’un autre siècle. Visiblement mal à l’aise, elle cherche ses mots, secoue la tête avant de dire tout doucement « Je ne comprends pas, Monsieur. »

– Oh, ferme la !  C’est toi qui as braqué la banque avant-hier.  J’avoue que t’as trouvé une belle planque et un déguisement hors pair. Une vraie professionnelle qui joue son rôle à la perfection. Mais voilà, faut croire que nous sommes plus forts, nous t’avons dénichée. La fête est finie. Alors cesse ton cirque. Cherche plutôt ton manteau et tes bottes, t’en aura besoin. Louis-Philippe, met-lui les jolies petites menottes. Qu’on l’emmène. Zut, quand je pense à cette maudite forêt que nous devons nous taper encore une fois…..

A ce moment précis son iPhone sonne. Il le sort de sa poche gauche, regarde l’écran, puis son collègue et tourne les yeux au plafond tout en soupirant :

– C’est le boss !  Il s’éclaircit la gorge.

– Oui chef, j’écoute

– Leduc, où êtes vous?

– Nous touchons au but. Sommes dans une sorte de château hanté ou enchanté, j’en sais rien. Quelle galère pour y arriver. Je n’ai jamais parcouru une forêt plus sordide. Et vous allez pas le croire ….

– Leduc, c’est bon, tout ça n’a plus d’importance. C’était une fausse piste. Désolé. Nous venons de mettre la main sur Isabelle Dubois en flagrant délit. Cette fois, elle voulait s’attaquer à la Banque Migros. Décidément ! La prochaine aurait probablement été la Caisse d’Epargne. Mais il n’y aura pas de prochaine fois. Vous pouvez rebrousser chemin.

– A vos ordres, Chef !

Il lance son iPhone sur le guéridon juste à côté, furieux et déçu à la fois.

– Meeeeerde…! On était si près du but!

Ahurie, la jeune femme toise le policier. Un magicien? Un bouffon? Un cinglé ? Il parle avec une petite boîte brillante qui ressemble de loin à la tabatière de son papa.

D’ailleurs, où sont le roi et la reine, ses parents, où sont les filles d’honneurs, les femmes de chambres et sa petite chienne ? Il n’y a personne pour la protéger. Elle n’en peut plus, submergée par la fatigue elle se laisse retomber sur son lit.

– C’est ça, mon ange, tu es peut-être vraiment la Princesse au Bois Dormant. Alors bonne nuit, dors bien et reprends tes beaux rêves. Nos excuses pour le dérangement – Il esquisse une petite révérence – Profite des années qui te restent en attendant l’arrivée de ton prince charmant. Quoique… de nos jours les princes se font rares en Suisse. Ce sera peut-être un Wawrinka ou un Bastian Baker, Federer est déjà en de bonnes mains.

Leduc se tourne vers Louis-Philippe et lui tape sur l’épaule.

– Allez, mon vieux, on y va. Les mains vides, hélas ! Attaquons la jungle et la fricasse avant qu’il ne fasse nuit. Putain, c’était encore un exercice pour des prunes. Faute à pas de chance. J’aurais tellement aimé mettre les menottes à la belle. Ç’aurait été une magnifique prise à rendre jaloux toute la brigade. Du baume sur l’âme d’un flic. Un cadeau de Noël, je me voyais déjà le king sous le sapin. Eh bien, c’est encore une fois foutu.

Louis-Philippe ramasse le iPhone sur le guéridon et le tend à Leduc.

– Courage, mec! Tu …

– Stop ! J’hallucine ? Leduc, blanc comme un linge, regarde vers la grande porte par laquelle ils étaient entrés, où vient d’apparaître un gentilhomme tout droit sortie du 17ème siècle. Cheveux longs et bouclés, pourpoint à manches bouffantes surmonté d’un col blanc à fronces, culotte large comme une jupe et hautes bottes.

L’homme approche, la mine outrée, le regard sévère.

– Vous, il pointe sa main gantée vers les deux policiers perplexes, vous avez saboté mon conte. Pour qui vous prenez-vous ? Cela ne passera pas impunément. Dès à présent vous en faites partie!

Sur un signe de sa main une jeune fée surgit de nulle part. De sa baguette magique elle effleure l’épaule des deux hommes.

– Vingt ans. » susurre-t-elle.

Jean-Philippe, le iPhone encore à la main, et Leduc, parfaitement abasourdi, succombent au sommeil.

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Max

Suisse-Autriche-Hongrie-Pologne-pays baltes-Russie-Finlande-Norvège-Cap Nord-Suède-Danemark-Allemagne-Suisse. Première expérience en camping car, trois mois ou plus. Il est libre Max. Max est le nom de notre nouvelle maison sur quatre roues. Les voyageurs mon mari et moi. Nous sommes le 7 avril et faisons la route depuis sept jours.

10h   Lac Balaton, soleil, roseaux, immense surface lisse, ciel bleu après deux jours de pluie, fraîcheur, les saules pleureurs jaunes balancent doucement, trois narcisses, toits de chaume, expresso excellent. Air pas tzigane à la radio. Vas y Max.

13h   Autoroute M7 Budapest 27 km. Bang Bang. Max chavire. Se couche sur talus côté droite, se relève, tourne, étagère volante, bouquin qui passe. Flash de peur. Max s’immobilise côté gauche. Huile d’olive sur la tête. Perplexe. Regard anxieux. T’as mal ? Non. Rien. Toi ? Non plus. Debout sur la porte conducteur. Comment sortir ?

13h05   Trois visages. Sons hongrois. Comprends pas. Trois camionneurs costauds. Ouvrent la porte vers le ciel. Me hissent dehors. Sur les épaules. 20 mètres. Me pose délicatement dans l’herbe. Toi ensuite. Regards. Soulagement. Merci les gars.

13h15   Tatutatu. Ambulance. Oreiller sur la route, un soulier, couvercle de toilette, vélos fracassés, pièces de métal, porte marquée « bain ». Petite bosse à la tête. Bleu au coude. C’est tout. Merci ange gardien.

13h20   Tatutatu. Police. 5 km de bouchon. Maison étalée sur le bitume. Parapluie orange. Confiture de groseille. Chocolat. On est Suisse quoi ! Plein de monde. Perdus dans charabia hongrois. Deutsch ? English ? Ok. Merci la chance.

13h30   Explorer les décombres. Papiers. Passeports. Habits. Trousse toilette. Argent. Lunettes. Appareil photo. Ordinateur. Clic-clac photo. Formalités et rapport police. Deux témoins témoignent. Le conducteur de l’autre voiture reconnaît sa culpabilité. Ça dure une heure.

14h30   Dépanneuse. Le sort de Max est scellé. Direction cimetière.

15h15   Hôpital de Szekesfehervar. Immense. Délabré. Une relique du communisme. Radiographies. Examens. Médecins compétents. Ne décèlent aucune blessure.

20h    Hôtel du Roi Michael. Foie gras hongrois à la gelée de Tokay ? Goulasch ? Va pour le foie gras. Les rescapés fêtent. Les corvées pour plus tard : administration, assurance, police, récupérer nos affaires, acheter des valises, billets de train, trop de trucs pour l’avion. Retour à la maison. Trois mois = sept jours. La vie nous sourit.

 

 

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Sepia

Un mince cadre doré

Un passepartout noir

Une photo quinze sur vingt-et-un

Variations de brun.

Par-ci, par-là, un soupçon de vert.

Une large rue non goudronnée

Sans trottoir ni bordure

Longée de verdure

Déserte

Aucun véhicule

Pas même un chat

Au loin une maison à deux étages

Petites fenêtres et toit très bas

Un ciel tout blanc

Lumière blafarde

Bientôt la pluie.

Au premier plan

Cinq enfants

De dos

Par rang de taille

Joyeuse marmaille

Une fille quatre garçons

De cinq à neuf ans

Habits de fête.

Costumes de marin pour les garçons

Blouses et pantalons blancs

Grands cols carrés

Bleus certainement

Trois lisières claires

Les pantalons s’arrêtent aux genoux

Sur des mi-bas et chaussures noires.

A gauche la fille

Robe blanche vaporeuse

Festons de dentelle

Deux belles tresses brunes

Chaussettes blanches

Souliers vernis

Noir sans doute.

Tous coiffés de chapeaux en paille

Clairs comme un rayon de soleil

Diablement pimpants

Un peu trop grands

Large bord et ruban

Empruntés aux oncles aux parents.

Ils se tiennent par les épaules

Démarche au pas cadencé

Le plus petit

Peine à suivre le rythme.

Un air joyeux

Même de dos

J’entends leurs rires

Et leur chanson

Il pleut il pleut bergère

Dadidada dadère.

La hâte de rentrer à la maison

Tout en appréciant le moment

Le goûter attend

Un sirop et une tranche de gâteau

Une tartine à la confiture aux mûres

Un chocolat bien chaud

L’image respire la joie de vivre

L’insouciance de l’enfance

L’espièglerie et l’amitié

Légèreté dans un paysage austère

Bonheur d’un instant éphémère

La nostalgie aiguë

D’un temps perdu

Un dimanche d’automne

A jamais disparu.

 

Je l’ai trouvée chez ma grand-mère

Dans un tiroir cachée au fond

Au dos pas de légende

Elle ne pouvait plus m’expliquer

Mystérieux et joyeux

Petit Club des Cinq.

Cependant

Je leurs ai donné des noms

Elise ma grand-mère

Tant pis si ce n’est pas elle

Ambroise mon grand-père

Doux et discret

Prénom délicieusement suranné.

Victor, le plus grand

Affiche un air pas peu fier

Guillaume plutôt incrédule

Et le petit Jules

Déjà téméraire.

 

Cinq mômes Sépia

Cinq vies vécues

Cinq vies inconnues

Cinq vies disparues

Sépia depuis longtemps déjà

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Ephémère et éternelle

 

La première nuit s’avère un peu pénible. Le vent souffle fort, les chiens aboient la moitié de la nuit et le matelas est très dur. Au moins les chaussettes et la doudoune assurent un peu de chaleur, un certain confort

La porte de la yourte s’ouvre à cinq heures. Dans ce pays on ne frappe jamais avant d’entrer. La fille vient faire du feu dans le poêle qui dresse sa cheminée au milieu de l’habitat nomade, cerclé de lattes et surmonté de perches décorées. Lisa s’extrait de dessous ses couvertures, glisse ses pieds dans une paire de chaussons en feutre, fait un sourire à la fille, sort et s’accroupie à côté de la porte. Sous la lumière douce de la matinée, la steppe ressemble à une toile que le peintre aurait giclée d’or. Le cheptel de 500 moutons et 400 chèvres forme une forêt basse ondulée tout autour de la yourte. Le troupeau est rentré tout seul hier soir comme tous les soirs. Ils connaissent le chemin. Lisa ne les a même pas entendus. Quelques bêlements se noient dans le silence. Au loin passe un cavalier au galop. Il a fière allure dans son deel et avec son urga. Il la fait penser à Gengis Khan.

La fille ressort en se baissant, un grand sourire sur son visage rond aux pommettes rouges. Avec un signe de la tête elle invite Lisa à renter. Le feu à pris et dans quelques minutes une chaleur bienfaisante envahira la vourte. Mais Lisa veut rester dehors, s’imprégner de l’immensité du paysage vierge, éternelle,  sans passé ni futur.

Elle est arrivée hier et va rester quinze jours avec la famille nomade. Ou trois semaines. Ou un mois. Le temps qu’il faut. Apprendre à faire le thé au lait salé, le yoghourt, le fromage et l’airag du lait de jument. Ramasser les bouses de vaches à l’aide d’une fourche bricolée. Les disperser en tas pour les sécher. Elles serviront de combustible. Apprendre à prendre le temps.

Elle cherchera l’eau pour se laver dans le ruisseau.

Elle va monter à cheval, sans selle comme l’homme qu’elle a vu passer tout à l’heure.  Sentir la bête.

Mais par dessus tout, elle a envie de sérénité, de solitude, de simplicité. Se sentir vivante au milieu de milliers d’étoiles sous la coupole céleste. Saluer le soleil et la lune. Rêver au fil des nuages blancs qui dessinent des énigmes dans le ciel bleu pâle. Entendre la musique du silence. Humer l’odeur du vent. Sentir le sable, les cailloux et l’herbe dru sous ses pieds nus. Marcher des heures sans but. S’allonger sur un tapis de fleurs mauves ou jaunes. Surprendre un edelweiss blotti contre un tronc d’arbre rugueux.  Danser avec les papillons et répondre au coucou. Ce remplir de vide. Toucher à l’éternité. Retrouver un sens à la vie. Se retrouver. Reconstruire ce qui a été détruit en elle.

Lisa vient de sortir d’un divorce douloureux.

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Partir ou rester?

La Baie des Cochons   Avril 1961 – Le débarquement à la Baie des Cochons, invasion militaire de Cuba par des exilés cubains soutenus par les Etats-Unis. Environ 1’400 exilés cubains recrutés et entraînés aux États-Unis par la CIA  débarquaient dans le but de renverser le gouvernement de Fidel Castro. L’opération fut un échec complet.

 Playa Larga   Mars 2016 – Le village tranquille s’étire le long de la large plage de sable située sur la Baie des Cochons. La plage est très populaire et agréable. La flore et la faune de la région sont d’une grande richesse.

 Notre rêve   Après un mois dans un appartement exigu à la Havane nous n’avons qu’une envie: Une chambre avec vue au bord de la mer.

La révolution   Des petites maisons plus ou moins entretenues. Beaucoup ont le signe de la « casa particular » sorte de chambre d’hôte. Les chambres côté mer sont toutes prises. De l’autre côté de la route en terre battue il y a une deuxième rangée de petites maisons simples, entrecoupées de temps en temps par un terrain vague ou un semblant de chantier. L’éternel signe du genre « Révolution  – liberté, égalité, sécurité» ne manque pas. Cela fait cinquante six ans. Ne pourrait-on pas rayer le R de révolution ?

Casa Bertica   Quatre vieilles chaises à bascule sur la petite place d’entrée qui n’est pas vraiment une terrasse. La porte de la maison est grande ouverte. Deux jeunes Allemands boivent une bière, discutent et rient. Y a-t-il encore de la place? – Oui! La casa compte deux chambres d’hôte.

Déception   La petite chambre est sombre. Un lit, un néon au plafond, une étagère, un ventilateur, devant la seule fenêtre un rideau en polyester bleu azur. Le même bleu azur recouvre le grand lit. Cela ne remplace pas le bleu de la mer des Caraïbes. Il est déjà tard et nous décidons de rester, un peu à contrecœur:   “mais pour une nuit seulement”.

Bertica   La peau basanée  le visage rond, les yeux rieurs, un T-shirt jaune citron qui moule sa poitrine impressionnante, des leggings tendus sur les cuisses bien bondées, Bertica ouvre les bras et nous embrasse. Elle respire la bonté, la générosité et la joie de vivre. La trentenaire, une boule d’énergie, est laborantine.

Noël   Grand et plutôt mince, la mine béate, il écoute tranquillement bavarder sa Bertica et place un mot de temps en temps, en espagnol évidemment. « Je vais prendre des cours d’anglais . » Noël est ingénieur agronome.

Le dîner   Le soir Bertica et Noël se muent en employés d’hôtel : jupe et pantalon noir, blouse et chemise blanche, petit gilet noir. Cela donne une certaine classe au service !D’abord une soupe, puis des bananes rôties. En plat principal une langouste avec riz et légumes. (Un de leurs amis est pêcheur. Aha !) Excellent le tout. On se régale.

On se sent bien   La pièce sert d’entrée, salon et salle à manger. La porte qui mène sur la rue est fermée à cause des moustiques. Le ventilateur vrombit. Au milieu une grande table, comme à la maison. Avec le jeune couple qui occupe l’autre chambre nous sommes quatre et avec les propriétaires on mélange l’allemand à l’espagnol et au français. Causeries, discussions et rires. On se sent bien.

La vie difficile   Chaque Cubain vous le dira. Le salaire moyen est de 40 à 50 Euro par mois, ce qui est absolument insuffisant. Beaucoup de Cubains ont deux ou trois jobs. Bertica et Noël ont décidé d’abandonner leur profession et de se consacrer au tourisme. Ils ont le charisme et le charme tout adéquat. Il y a deux ans ils ont commencé avec une chambre, un drap, une couverture, deux assiettes, deux tasses et deux verres. La chambre coûte 20 Euros la nuit et ils payent 20 % d’impôt. Ils économisent chaque peso et aujourd’hui ils ont plein de projets : peindre la façade, construire devant leur maison une vraie terrasse avec une pergola. Ajouter des salles d’eau privatives. Agrandir la cuisine. Cela prendra quelques années.

La soirée   Noël a aligné une dizaine de bouteilles. Il n’y a pas que du rhum ! Il suit un cours de barman et s’entraine avec ses hôtes à la maison. Un Mojito ou une Piñacolada ? Un Marguerita ou un Daiquiri ? Va pour le Mojito. On sort tous sur la pseudo-terrasse. Il n’y a plus de moustiques. L’air est frais et agréable. On se laisse aller aux rêveries. Les chaises à bascule nous font tanguer. Un groupe de cinq musiciens passe, celui avec la guitare joue trois mesures, nous lance un  « vienes bailar » avec un rire sonore.

Guantanamera   Les musiciens s’installent devant une casa voisine. Le propriétaire les a invités à jouer et bientôt les rythmes allant de la salsa à la rumba inondent la nuit.Un guïra, sorte de râcloir en forme de cône, les maracas, les claves, les congas, une ou deux guitares. Avec Bertica et Noël nous les rejoignons, dansons dans la rue éclairée par la pleine lune et une petite loupiote. Noël me montre quelques pas de salsa. Je lui marche sur le pied. Rire. Guantanamera ne manque jamais dans le programme des musiciens de rue.

Le petit déjeuner   Le lendemain matin : « puisque vous rêvez d’être au bord de la mer » Bertica nous sert le petit déjeuner sur la plage en traversant le jardin des voisins. Elle amène une table, une nappe, deux  chaises, un mini vase avec une fleur et un parasol. La mer caresse paresseusement le sable blond.  Un chien passe par là et nous regarde. Un oiseau chante. Le café est délicieux et accompagné de pain, fruits frais, omelette et pancakes. Nos cœurs battent au rythme des vaguelettes. Nous sommes aux anges.

Partir ou rester ?   Nous restons quatre jours. La gentillesse et l’accueil chaleureux de ce couple compensent largement le fait de ne pas avoir une vue imprenable sur la mer.

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Faites tomber tous les murs du monde

Arabie saoudite   Botswana  Chine   Corée du Nord   Egypte   Espagne  Etats-Unis   Grèce  Inde   Iran  Irak   Israël   Koweit …

La liste est loin d’être complète et ne sert que d’exemple. Exemple de tourisme? De culture? De géopolitique? Non – tous ces pays ont construit un mur pour se protéger de l’intrusion de leurs voisins.

Les raisons?

Anti-terrorisme

Anti-migration

Anti-trafic de drogue

Contrôle de circulation

Pourquoi personne ne parle d’anti-humain?

Employée tout au long de l’histoire, la pratique des murs de séparation s’est multipliée au début du XXI° siècle. Juste après la chute du Mur de Berlin. LE MUR! Mur de la honte, vue de l’Ouest. Mur de protection antifasciste, vue de l’Est. Contrairement aux murs qui s’érigent maintenant, celui-ci tentait de retenir la population à l’intérieur, de mettre fin à l’exode de l’Allemagne de l’Est vers l’Ouest.

Pendant 27 ans un peuple était divisé par 150 kilomètres de béton doté de miradors, de barbelés, de lumières aveuglantes, ceinturé de no man’s land. Une ville coupée en deux, des maisons appartenant pour une moitié à l’Est pour l’autre à l’Ouest, des familles séparées, des tragédies écrites au nom d’un système.

Le Mur de Berlin, symbole du clivage idéologique et politique de la guerre froide.

Check Point Charly, Brandenburger Tor, Bernauer Strasse, la gare Friedrichsstrasse (le palais des larmes) Unter den Linden – des places mythiques.

Combien de personnes ont essayé de traverser ce mur? Par le haut, par le bas, par toutes les ruses. C’était de la haute voltige. Et on ignore toujours le nombre de victimes qui ont payé par la vie leur soif de liberté, leur désespoir, leur courage.

9 novembre 1989

Dans l’après-midi le porte-parole du gouvernement de la RDA annonce dans une conférence de presse:

« Des voyages à l’étranger peuvent dorénavant être sollicités sans conditions, sans motif, sans relations familiales particulières. L’autorisation sera octroyée à court terme, Entrée en vigueur immédiate. »

Il s’agissait en fait d’une proposition à traiter par le parlement et pas encore d’une ordonnance, d’un décret du gouvernement. Cette « erreur d’interprétation » a donné le coup d’envoi pour des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est à se précipiter aux postes frontières. L’expression allemande pour ‘coup d’envoi’ est ‘de Stein ins Rollen bringen’, faire rouler la pierre. Elle n’a pas tardé à rouler, cette pierre. La nuit a vu la Chute du Mur de Berlin.

Des milliers de personnes s’accumulent aux passages à l’Est

Les garde-frontières ne sont au courant de rien

N’ont pas reçu d’ordre

Ne contrôlent plus la situation

Pris de court, impuissants, submergés

Ne résistent pas à la pression

N’utilisent pas leurs armes

Dieu seul sait pourquoi

Ils ouvrent des brèches

Laissent passer les foules

Et passent avec

Un flot interminable de jeunes, de vieux, d’enfants

Perplexité, surprise, espoir, étonnement, bonheur, chaos, euphorie, folie

L’Ouest est synonyme de pays de cocagne.

19h05 « La RFA ouvre les frontières » avec cette phrase toutes les radios et tv Ouest allemandes interrompent leurs émissions.

Les Berlinois de l’Ouest se lancent en direction du Mur

Tout Berlin court

Les foules attendent

Dans la joie, dans la peur

Innombrables, agglutinés, incrédules ou convaincus

Attaquent le Mur à coup de marteau

Jusqu’au matin une marée humaine déferle

Toujours dans la même direction.

Elle est accueillie les bras ouverts

Larmes, rires, cris, effondrements, embrassades, émotions

Expectatives, espérances, liberté, libération

On danse sur le mur, au Pariser Platz, sous la Port de Brandebourg

Toute la nuit la Kurfürstendamm est une seule fête.

 

Au nom de la liberté, faites tomber tous les murs du monde, faits de pierres, de barbelés, d’incompréhension et d’indifférence.

Remplacez les par l’amitié et l’amour.