Lola et sa Calla

Lola est frustrée devant la page blanche, elle se sent incapable, nulle, découragée, au prises de son angoisse. Pourtant ce rectangle vierge l’attire. Elle adore écrire mais il faut franchir le premier pas, la page blanche. Pour apprivoiser son appréhension elle lui a donné un autre nom. Elle l’appelle Calla, au nom de cette magnifique fleur blanche immaculée, élégante et noble que son ami jardinier-clown Osolemio cultive dans sa grande serre et dont il lui apporte parfois de beaux bouquets.

Qui plus est, elle n’est même pas devant une vraie page blanche, ni un papier satiné et doux, ni un bloc quadrillé de lignes grises ni un des nombreux cahiers qui dorment encore dans une armoire. Non, il s’agit d’une page blanche virtuelle, de sa Calla Mac, Word pour ne rien vous cacher. Depuis des années elle n’a plus écrit à la main. Sa belle écriture bien arrondie de l’époque en a souffert. Mais elle est une personne pratique et les corrections, modifications ou remodelages sont tellement plus aisés à l’écran. Ecriture, rectification, suppression, mise en page, il suffit d’appuyer sur quelque touche au lieu de biffer, raturer, barrer, gommer, voire déchirer et recommencer.

Tout cela ne lui enlève pourtant pas le malaise de la page blanche. Alors que sa Calla lui fait tout de suite penser à la nature, à la beauté, à la perfection.

Commençons donc. Pour chaque thème Lola aime bien imaginer d’abord un titre qui parle, quitte à le changer plus tard.

Cela lui vient assez facilement mais ensuite elle se trouve face au néant. Elle regarde par la fenêtre, le soleil de novembre illumine les feuilles rouges et jaunes des arbres sur la colline. Elle mâchonne son crayon. C’est une habitude qu’elle a gardée de sa vie précédente. Elle y a toujours recours, surtout depuis qu’elle ne fume plus. Lola a toute une série de crayons, les uns plus vilains que les autres.

Et elle regarde sa Calla. Les mots se bousculent dans sa tête, des mots sans queue ni tête. On dit que les premières lignes sont déterminantes, elles éveillent la curiosité ou, au contraire, font naître la crainte que la lecture soit une corvée.

La première phrase n’est pas bonne. Clique clique – à la poubelle.

Au secours, mon crayon ! La phrase renaît plus colorée, un peu aguicheuse, pas mal. Elle compose un premier paragraphe. Et elle se trouve coincée. Relit. Mâchouille. Relit. Non, cette entrée en matière n’est pas la bonne.

Elle quitte son coin écriture et va à la cuisine. Elle se prépare un café. Noir, court et sucré. Le téléphone sonne. Son amie Margot.

– Margot, tu me sauves, je suis bloquée au début de mon histoire.

– Tu m’étonnes ! Change de sujet.

Et Margot lui parle de sa fille Elodie qui a rencontré un homme (encore !) mais cette fois-ci c’est le bon (ah, c’est pas la première fois). Et elle parle, parle, parle.

D’abord Lola écoute distraitement. Puis elle dresse l’oreille. Elle avale son café devenu froid et se met à mâchouiller son crayon. Elle devient plus attentive aux délires de la fille de Margot. Tiens et si un nouveau sujet pointait au bout du fil ? Façon de parler, il n’y a plus de fil.

Après trente minutes elle se disent au-revoir.

Lola retrouve son ordinateur et sa Calla. D’une main rapide elle efface tout et recommence à zéro. L’histoire d’Elodie, les lettres se précipitent pour former des mots, des phrases, des couleurs et des musiques. Elle brode, imagine, invente. Elle bâtit, peaufine, effrénée. Elle roule et elle danse. Sa Calla se noircit. Sa frustration s’évanouit et son hésitation se mue en enthousiasme.

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