Vingt ans

(Un conte détourné)

Depuis plus d’une heure les deux hommes ont crapahuté dans la forêt dense, sombre et sauvage. Ils travaillent dans la région lausannoise depuis presque six ans et la connaissent comme leur poche. Comment se fait-il qu’ils n’aient jamais eu connaissance de cette forêt mystérieuse, abandonnée et indomptée au Mont?  Elle n’était simplement pas là jusqu’à ce jour. Comme par enchantement ou plutôt comme par sorcellerie, elle prend son début tout près de la propriété de ces hurluberlus qui peuplent leur jardin d’elfes et autres êtres extraterrestres.

Le brouillard ne facilite pas les choses et il fait un froid de chien. Doudounes et gros gants ne sont pas de trop. Pas un sentier nulle part. Sous de multiples jurons les deux hommes ont dû se frayer un chemin à l’aide de leurs couteaux suisses. Ils en ont marre et plusieurs fois déjà ils auraient voulu faire demi-tour mais le devoir est le devoir et un ordre est un ordre. Ils ont soif, ils ont faim. Même pas un petit bonbon dans la poche et encore moins un sandwich au salami. Exténués et dégoutées, ils aperçoivent tout d’un coup quelque chose qui fait tache. En avançant avec circonspection, ils voient apparaître une ruine au milieu de ce monde hostile. Des vestiges de tours, de murs et d’enceintes dévastés et ravagés disparaissent en bonne partie sous l’épaisse couche de lichen et de lierre.

Ils reprennent espoir et se lancent d’un pas décidé, enjambant des ronces, des gros cailloux, des tas de briques tombées et des poutres de bois pourries. L’odeur de moisissure et d’humidité chatouille leurs nez.

Après des escalades dans ce ramassis, c’est alors qu’ils arrivent, le souffle court, devant une grande porte en bois fermant apparemment la seule pièce dont les murs semblent encore en relativement bon état.

Tout en sortant leur SIG Sauer ils poussent prudemment la porte qui n’est pas fermée à clef. Ils se trouvent dans une immense salle abondamment décorée de dorures ébréchées, de mobilier d’époque poussiéreux, de bibelots, de candélabres renversés et de gobelins déchirés qui témoignent d’un passé plus glorieux. Les araignées, les souris et les chauvesouris s’y sont installées et pas depuis hier. Un gros rat prend la fuite devant les intrus.

Au milieu de ce scénario hallucinant et fantasmagorique étendue sur un grand lit à baldaquin dort une jeune femme belle à couper le souffle. Des cheveux bouclés blonds encadrent sa tête gracieuse, telle une auréole. Une longue robe en mousseline bleu-rois parsemée de pierres précieuses et de roses enveloppe un corps qu’on devine mince et élancé. Malgré le froid elle n’est pas couverte.

Pendant quelques secondes les deux hommes restent bouche bée, puis ils reprennent leur sang froid et scrutent la scène, toujours à l’affût d’un danger, toujours l’arme à la main. Ils avancent à pas de loup. Rien ne bouge.

Le plus grand des deux, un costaud noiraud, tire lentement une photo de sa poche. Il la regarde. Il la montre à son acolyte qui opine du chef, puis il pose son regard sur la femme.

– Pas de doute : c’est elle ! Ha ! Ce sera la prise du siècle ! Saperlipopette, ce qu’on sera fiers. Ils vont tous tirer leur chapeau.

Il s’approche du lit sans faire de bruit. Il touche l’épaule frêle et dénudée de la jeune femme. Pas de réaction. Il la secoue. Rien. Il la secoue plus fort. Elle ouvre un œil, puis deux et s’étire doucement. Un soupir profond s’échappe de sa gorge.

– Debout ! » lui ordonne l’homme.

La femme le regarde médusée, incrédule, surprise, les yeux bleus remplis de sommeil mélangé à de l’angoisse et un brin de peur.

– Qui êtes-vous, Monsieur?

– C’est moi qui pose les questions ! Comment tu t’appelles ?

Elle semble réfléchir, n’est pas encore tout à fait  présente.

– Je suis la princesse Sarah Victoria Belle Auboisdormant.

– Aha!  Il ricane. – Bien sûr, fallait s’y attendre. Et moi je suis Dagobert de Lapolice, le prince charmant.

– Non, Monsieur, vous ne pouvez être mon prince charmant. Vous n’en avez ni l’allure, ni les manières, ni l’habit. » Elle semble plus éveillée maintenant. « Et permettez-moi de vous préciser que le moment de me réveiller est très mal choisi. Vous allez vous attirer la colère de monsieur Charles Perrault. Je dois impérativement dormir quelques années de plus, quinze ou vingt peut-être, je ne sais pas exactement.

– Taratatata. Arrête ton baratin, ma belle. Tu vas me faire pleurer. Debout, j’ai dit et tout de suite. Tu viens avec nous. Sans faire d’histoires et de chichi. Et tout d’abord dis-nous où tu as caché le pognon ?

– Le pochon ? Quel pochon ?

– Le pognon, le fric, le blé, le flouze, les trente mille Euros que tu as volés à la banque, à la Banque Raiffeisen plus précisément! Mais à qui je le dit, tu le sais parfaitement bien.

La jeune femme s’assied péniblement. Ces pieds chaussés de pantoufles dorés frôlent le sol poussiéreux. Et un petit nuage se lève. D’un geste las elle pousse ses cheveux en arrière. Elle bâille. Elle a la peau très pale, presque transparente. Une beauté venue d’un autre siècle. Visiblement mal à l’aise, elle cherche ses mots, secoue la tête avant de dire tout doucement « Je ne comprends pas, Monsieur. »

– Oh, ferme la !  C’est toi qui as braqué la banque avant-hier.  J’avoue que t’as trouvé une belle planque et un déguisement hors pair. Une vraie professionnelle qui joue son rôle à la perfection. Mais voilà, faut croire que nous sommes plus forts, nous t’avons dénichée. La fête est finie. Alors cesse ton cirque. Cherche plutôt ton manteau et tes bottes, t’en aura besoin. Louis-Philippe, met-lui les jolies petites menottes. Qu’on l’emmène. Zut, quand je pense à cette maudite forêt que nous devons nous taper encore une fois…..

A ce moment précis son iPhone sonne. Il le sort de sa poche gauche, regarde l’écran, puis son collègue et tourne les yeux au plafond tout en soupirant :

– C’est le boss !  Il s’éclaircit la gorge.

– Oui chef, j’écoute

– Leduc, où êtes vous?

– Nous touchons au but. Sommes dans une sorte de château hanté ou enchanté, j’en sais rien. Quelle galère pour y arriver. Je n’ai jamais parcouru une forêt plus sordide. Et vous allez pas le croire ….

– Leduc, c’est bon, tout ça n’a plus d’importance. C’était une fausse piste. Désolé. Nous venons de mettre la main sur Isabelle Dubois en flagrant délit. Cette fois, elle voulait s’attaquer à la Banque Migros. Décidément ! La prochaine aurait probablement été la Caisse d’Epargne. Mais il n’y aura pas de prochaine fois. Vous pouvez rebrousser chemin.

– A vos ordres, Chef !

Il lance son iPhone sur le guéridon juste à côté, furieux et déçu à la fois.

– Meeeeerde…! On était si près du but!

Ahurie, la jeune femme toise le policier. Un magicien? Un bouffon? Un cinglé ? Il parle avec une petite boîte brillante qui ressemble de loin à la tabatière de son papa.

D’ailleurs, où sont le roi et la reine, ses parents, où sont les filles d’honneurs, les femmes de chambres et sa petite chienne ? Il n’y a personne pour la protéger. Elle n’en peut plus, submergée par la fatigue elle se laisse retomber sur son lit.

– C’est ça, mon ange, tu es peut-être vraiment la Princesse au Bois Dormant. Alors bonne nuit, dors bien et reprends tes beaux rêves. Nos excuses pour le dérangement – Il esquisse une petite révérence – Profite des années qui te restent en attendant l’arrivée de ton prince charmant. Quoique… de nos jours les princes se font rares en Suisse. Ce sera peut-être un Wawrinka ou un Bastian Baker, Federer est déjà en de bonnes mains.

Leduc se tourne vers Louis-Philippe et lui tape sur l’épaule.

– Allez, mon vieux, on y va. Les mains vides, hélas ! Attaquons la jungle et la fricasse avant qu’il ne fasse nuit. Putain, c’était encore un exercice pour des prunes. Faute à pas de chance. J’aurais tellement aimé mettre les menottes à la belle. Ç’aurait été une magnifique prise à rendre jaloux toute la brigade. Du baume sur l’âme d’un flic. Un cadeau de Noël, je me voyais déjà le king sous le sapin. Eh bien, c’est encore une fois foutu.

Louis-Philippe ramasse le iPhone sur le guéridon et le tend à Leduc.

– Courage, mec! Tu …

– Stop ! J’hallucine ? Leduc, blanc comme un linge, regarde vers la grande porte par laquelle ils étaient entrés, où vient d’apparaître un gentilhomme tout droit sortie du 17ème siècle. Cheveux longs et bouclés, pourpoint à manches bouffantes surmonté d’un col blanc à fronces, culotte large comme une jupe et hautes bottes.

L’homme approche, la mine outrée, le regard sévère.

– Vous, il pointe sa main gantée vers les deux policiers perplexes, vous avez saboté mon conte. Pour qui vous prenez-vous ? Cela ne passera pas impunément. Dès à présent vous en faites partie!

Sur un signe de sa main une jeune fée surgit de nulle part. De sa baguette magique elle effleure l’épaule des deux hommes.

– Vingt ans. » susurre-t-elle.

Jean-Philippe, le iPhone encore à la main, et Leduc, parfaitement abasourdi, succombent au sommeil.

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